Qui a décidé que représenter un sexe féminin était obscène ? Pourquoi un tableau vieux de 160 ans, une sculpture monumentale ou le moulage de sa propre vulve ne suscitent-ils pas tout à fait les mêmes réactions selon le contexte dans lequel ils sont présentés ?
Je me pose ce genre de question notamment depuis que j’ai découvert ces kits permettant de mouler sa propre vulve. Une pratique qui peut sembler insolite au premier abord, mais qui touche à quelque chose d’assez simple : regarder son corps et se demander pourquoi cette partie-là reste si difficile à représenter.
Megumi Igarashi, ou l’art de ne pas se prendre au sérieux
Au Japon, l’artiste Megumi Igarashi, connue sous le nom de Rokudenashiko, a choisi de faire de sa propre vulve le sujet principal de son travail artistique. Son projet le plus connu ? Un kayak jaune dont la forme a été conçue à partir d’un scan 3D de sa vulve. Oui, un kayak. Pas un tableau militant, pas une sculpture solennelle destinée à un musée, mais un objet plutôt improbable, que l’on peut mettre à l’eau.
Derrière ce projet, il y a une réflexion sérieuse sur la représentation du corps féminin au Japon. Megumi Igarashi explique vouloir rendre les organes génitaux féminins moins tabous, alors même que les représentations du sexe masculin sont beaucoup plus familières dans la culture populaire.

Son travail ne s’arrête pas à cette embarcation. Elle réalise également des moulages décorés, des objets et des personnages inspirés de la vulve, avec une approche volontairement ludique. L’idée n’est pas de produire une image érotique supplémentaire, mais de sortir le sexe féminin du registre exclusif de la pornographie, de la honte ou de l’interdit.
En 2014, la diffusion des données numériques permettant de reproduire son anatomie lui vaut une arrestation. Son procès attire l’attention internationale sur la censure et les limites de la liberté artistique au Japon. En 2016, elle est acquittée concernant l’œuvre du kayak, mais condamnée à une amende pour la diffusion des données 3D.
Il y a quelque chose d’assez absurde dans cette histoire : une artiste transforme son propre corps en objet de création, et c’est finalement la représentation de ce corps qui devient un problème public.
Une reconnaissance inégale et sexiste des artistes
De Courbet à Juliana Notari et Deborah de Robertis,
Bien avant Megumi Igarashi, Gustave Courbet peignait L’Origine du monde, en 1866. Le tableau représente frontalement le sexe et le bas-ventre d’une femme, sans chercher à dissimuler ce que son titre désigne comme une origine. Aujourd’hui exposée au musée d’Orsay, l’œuvre est devenue un classique de l’histoire de l’art. Que se passe-t-il lorsque cette vulve, quitte le cadre du tableau pour s’incarner dans un corps bien vivant ?
C’est précisément ce qu’a fait l’artiste franco-luxembourgeoise Deborah de Robertis en 2014. Dans sa performance Miroir de l’origine, elle s’est installée devant le tableau de Courbet et a exposé sa propre vulve aux visiteurs. Provocation assumée, elle interroge la place des femmes dans l’histoire de l’art. Pourquoi les corps féminins sont-ils si souvent exposés au regard, alors que les femmes qui se réapproprient cette représentation suscitent autant de controverses ? En 2024, l’artiste a de nouveau fait parler d’elle avec une action militante au Centre Pompidou-Metz, où plusieurs œuvres ont été marquées du slogan « #MeToo ».

Copyright-Deborah-de-Robertis
Photo-TJ
À une autre échelle, l’artiste brésilienne Juliana Notari a créé Diva, une sculpture monumentale de 33 mètres de long évoquant une vulve, creusée dans le paysage de l’Usina de Arte, au Brésil. Là encore, l’œuvre a suscité de vives réactions, notamment autour de sa portée politique et de la représentation du corps féminin.

Trois artistes, trois époques, trois manières de rendre visible ce que l’on préfère parfois garder caché. Une peinture devenue classique, une performance qui confronte directement le public au corps vivant, une sculpture monumentale dans le paysage. Chez Megumi Igarashi, le moulage et l’humour viennent encore déplacer les frontières de ce qui est considéré comme montrable ou non.
Ces œuvres ne racontent pas exactement la même histoire, mais soulèvent une question commune : pourquoi la représentation de la vulve reste-t-elle si chargée, même lorsqu’elle s’inscrit dans une démarche artistique ? Et qui décide, au fond, de la frontière entre une œuvre d’art, une provocation et une obscénité ?
Et si l’on moulait sa propre vulve ?
C’est aussi ce qui m’intéresse dans le moulage intime. Lorsque j’ai ouvert mon concept store consacré à la sexualité, le kit Clone a Pussy 1faisait partie des produits qui suscitaient le plus de curiosité. Qui avait envie de mouler sa vulve ? Pour quelles raisons ? Et qu’est-ce qu’on fait ensuite de cet objet ?
Les réponses sont plus variées qu’on pourrait le croire. Il peut s’agir de découvrir son anatomie, de conserver une trace de son corps à un moment donné de sa vie, de partager une expérience entre amies ou, tout simplement, de créer quelque chose.
J’avais consacré un article à ces différentes possibilités, à partir de mon expérience et de mes réflexions sur le sujet : Kit moulage vulve : pourquoi (et comment) mouler sa vulve avec le Clone a Pussy.
Ce qui me plaît dans cette démarche, c’est qu’elle ne nécessite pas forcément de revendiquer une quelconque posture militante. On peut avoir envie de faire un moulage par curiosité, pour rire, pour garder un souvenir ou parce que l’on trouve l’idée intéressante. Il n’est pas nécessaire de transformer chaque geste intime en acte militant. Il n’en reste pas moins politique.
Prendre le temps de regarder sa vulve, de la représenter et d’en faire un objet, c’est aussi s’autoriser à la considérer autrement que comme une partie du corps qu’il faudrait cacher ou dont on ne parlerait que dans certaines circonstances.
Et si on regardait juste nos vulves en face ou dans le miroir
C’est peut-être là que se rejoignent ces différentes œuvres : non pas dans une définition unique du Vulvart, mais dans la possibilité de faire de la vulve un sujet à part entière, avec ses formes, ses imaginaires et ses histoires.
Au fond, je trouve assez amusant que l’on puisse représenter des corps dans tous les sens, exposer des nus dans les musées et commercialiser des images sexualisées à longueur de journée, mais que la vulve continue de provoquer une gêne particulière dès qu’elle échappe aux catégories habituelles.
Peut-être qu’il faudrait simplement commencer par la regarder. Sans forcément en faire un scandale, un fantasme ou un chef-d’œuvre.
Porteur.euse.s de vulve, munissez-vous d’un miroir et scandez votre plus belle incantation de la reine-mère de Blanche Neige, pour votre santé, votre liberté et votre vulve !
Photo de couverture issu de la promotion de L’exposition Viva la Vulva ! du 6 au 31 mars 2020. (©Sergine Gallenne)
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